Maniaque vs bohème

La tendance est au rangement. Et comme toutes les tendances dictées par le net, pour être in, il faut la suivre. Après avoir parcouru l’œuvre de Marie Kondo, la papesse du rangement, le caractère radical de cette philosophie minimaliste est venu me chatouiller les souvenirs comme un vilain poil à gratter. De papesse, Marie Kondo est devenue ayatollah. Trier, jeter, organiser, tout le monde en rêve. Une maison idéale, du genre de celles que l’on croise dans les magazines ou dans les épisodes d’une émission bien connue sur l’habitat, fait forcément fantasmer. Pourtant, que dit-on dans toutes les chaumières, sans exception ou presque, lorsqu’on reçoit des amis et qu’on n’a fait ni le grand ménage, ni le grand rangement ? « Désolé pour le bazar, tu sais, ici c’est une maison qui vit ! ». Les maisons à la Marie Kondo ont cela d’aseptisé et de parfait qu’on a une impression de froideur, d’hostilité, qu’on a peur de s’y comporter en barbare à la moindre trace laissée par nos semelles, que, tout simplement, personne ne peut vivre là dedans. Les minimalistes pullulent sur internet et, dans la mouvance qui dénonce la surconsommation, nous font horriblement culpabiliser lorsque nous regardons autour de nous notre vie de bohème (que ce soit pour ce qui est de l’habitation comme pour ce qui est du jardin, on pourra en reparler). Pourtant, comme dans tous les domaines, il est indispensable que chacun trouve son juste milieu, son seuil de tolérance et, à l’inverse, son seuil de confort.

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Flash back vers l’enfance. Une miette de pain par terre, un peu d’eau renversée sur la table du déjeuner, quelques brindilles rapportées du dehors, un livre qui traine sur la moquette de la chambre, si peu et pourtant autant d’erreurs fatales qui provoquent le courroux des parents. En pleine lecture, en plein silence soudain, comme tous les jours, l’aspirateur qui entre sans frapper. Les pieds à qui on interdit d’être nus parce que le carrelage est sali par leur simple présence, eux qui aiment tant folâtrer dans l’herbe l’été. Un ménage qui tourne tellement à l’obsession qu’on se demande bien ce qu’il y a comme intérêt à laver du déjà propre. Et quotidiennement. Et plusieurs fois par jour. Et dans le rejet de la crasse, dans l’horreur de la terre du jardin qui devient sale une fois passé le seuil, dans l’agacement de devoir toujours tout refaire. La conséquence ? Un système de pensée tatoué sur la conscience et, à l’âge adulte, le même désespoir marqué pour la miette de pain, la goutte d’eau ou les brindilles. Une personne invivable pour son entourage. Le lâcher prise et avec lui le bonheur qui s’éloignent à grandes enjambées.

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« Toi, tu es un peu bohème ! ». Parce, selon leurs critères, je ne range pas. Parce que j’aime marcher pieds nus dehors et dedans sans aucune frontière. Parce que la poussière ne m’offusque pas. Parce que le plaid sur le canapé me convient plus s’il y est négligemment posé plutôt que s’il est tiré à quatre épingles et que la seule action de m’y asseoir le froisse et les froisse. Parce que je préfère passer du temps à regarder dehors, à écrire, à lire ou à rêvasser et que le ménage et le rangement en tant que pain quotidien ne me séduisent que très peu. Je suis « bohème ». Et méprisée.

 

Aujourd’hui, je vis dans une maison « qui vit » et je souhaite à tout le monde d’en faire autant. Peu importe si Marie Kondo est une déesse pour certains et que, pour d’autres, elle est l’ayatollah de la maniaquerie. Fini le grand ménage une fois par semaine et l’entretien quotidien qui vient en supplément gratuit alourdir nos journées de travail déjà bien chargées. Le fait de ne laver et astiquer que ce qui est sale est déjà une immense libération. « Est-ce que c’est grave ? », est la question leitmotiv essentielle à se poser. En suis-je plus malheureux ? N’ai-je pas d’autres occupations intellectuellement, sentimentalement, plus élevées auxquelles me consacrer que ce fichu rangement et ce maudit ménage qui m’occupent la tête et le corps ? Remarque-t-on encore, alors, que le seuil de tolérance est atteint et ne se laisse-t-on pas déborder par le bazar et la crasse ? En faisant un 360 du regard autour de moi en cet instant, franchement, non. Que vois-je ? Je vois des livres qui trainent, de la poussière sur le bureau, des papiers pas rangés. Mais je vois aussi mentalement, à l’étage, des livres et des vêtements prêts à être donnés, dans mon souvenir, des tonnes de choses déjà jetées. Je vois surtout un bazar relativement circonscrit et un espace de vie agréable et chaleureux. Je vois l’allègement de la culpabilité, l’épée de Damoclès de la maniaquerie envolée bien loin de chez moi et de mes pensées, et un lâcher prise presque à toute épreuve. Si je veux, je range et je nettoie. Si je veux. Et si je ne veux pas, je ne le fais pas. Pas de Marie Kondo, de tendance minimaliste ou de dictature parentale qui tiennent ici. Je suis bohème et je vis.

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