L’épineuse question des devoirs

A la rentrée 2017, le nouveau ministre de l’Éducation Nationale préconise d’en finir avec ce fléau créateur d’inégalités et d’y remédier en proposant aux élèves de faire leurs devoirs à l’école. Seulement voilà, les journées des élèves français sont déjà extrêmement chargées (la question des rythmes scolaires revient inévitablement sur le tapis) et cet ajout de travail en plus de celui déjà lourd des différents cours quotidiens n’est pas sans poser quelques problèmes. De plus, les détracteurs de la réforme arguent que, le dispositif « devoirs faits » se basant sur le volontariat, ce sont les élèves motivés et parfois déjà autonomes qui s’y rendront. Cependant, la vraie question sous-jacente à ce débat est la suivante : faut-il en finir avec les devoirs à la maison ?

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Depuis les années 50, plusieurs textes ont été publiés qui interdisent les devoirs écrits à la maison, réservant pour cela des heures d’étude encadrées en fin de journée ou à d’autres moments. Si ces réformes ont été par la suite appuyées par d’autres éléments de loi au fil des décennies, la réglementation reste floue et on voit bien dans les faits que personne n’en tient compte. En primaire, les enfants sont souvent étouffés sous un travail quotidien fatigant après la sortie de la classe. Il n’est pas rare qu’un élève de dix ans passe une heure à faire des exercices ou préparer des dictées pour le lendemain après sa journée déjà longue, souvent terminée à 16h30 ou 17h30. La fatigue s’installe et c’est souvent un très mauvais moment familial. La motivation n’est pas au rendez-vous. L’enfant a envie de jouer ou se détendre. Les parents insistent. Les esprits s’échauffent et les larmes pointent rapidement le bout de leur nez. Énervement, punition, rien n’y fait : les devoirs sont un calvaire. Quand s’ajoutent à cela des lignes à copier pour un manque de concentration durant la journée de cours et on aboutit à un cocktail qui se termine invariablement dans un sanglot désappointé : « Maman, je n’ai pas eu le temps je joueeeer… » Soyons honnête, les enfants trouveront TOUJOURS qu’ils n’ont JAMAIS assez de temps pour jouer. Mais ne soyons pas dupes : les devoirs sont loin d’être une partie de plaisir.

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Ce qu’on leur reproche le plus souvent, c’est d’être des accélérateurs d’inégalités. D’une part, un élève en difficultés, déjà affligé de lacunes et de découragements multiples, aura d’autant moins de plaisir à se mettre au travail à la maison et il sera en première ligne des travaux non rendus ou non faits. Au contraire, les enfants connaissant des facilités de mémorisation et de compréhension, même en rechignant, parviendront forcément à faire leurs devoirs. Mais les capacités ne sont pas le seul paramètre qui entre en jeu. Socialement et culturellement, le fossé se creuse irrémédiablement. Lorsque l’élève est encadré par ses parents, suivi, encouragé et motivé, il progressera de manière exponentielle en comparaison avec un enfant lambda dont les parents travaillent tard, ne peuvent pas s’occuper de lui, a d’autres frères et sœurs en bas âge, ne parle pas le français à la maison et n’est pas éveillé à la culture par les adultes. Les devoirs à la maison cristallisent de manière criante ces inégalités là.

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Mais alors, pourquoi donne-t-on des devoirs ? A l’école primaire, sans doute pour consolider les apprentissages et préparer au collège où, définitivement, les adolescents croulent sous le travail. Il suffit de regarder une page d’agenda pour stopper net son envie d’en rajouter et préférer leur dire que l’on « reverra cela demain ensemble » et qu’il vaut mieux « laisser reposer ». Développer l’autonomie est un argument essentiel dans le discours des professeurs. Cependant, il n’est pas indispensable d’assister à de nombreuses réunions pour se rendre compte que les devoirs non faits sont un sujet de plainte et de récriminations de la part du corps enseignant. En fermant les yeux, le soir, on peut imaginer trois cas : le « bon » élève penché sur son cahier et qui reviendra en cours le lendemain en ayant consolidé ses acquis ; le « mauvais » élève qui, n’étant ni poussé, ni motivé de lui-même et n’ayant pas tout saisi durant la journée baisse les bras ; et l’élève « moyen » qui s’acharne sur ses feuilles et ses classeurs, efface et recommence. Celui-là se donne une peine folle et nous donne une peine immense.

Dans les autres pays maintenant. Si l’Allemagne est souvent citée en modèle avec ses journées allégées qui se terminent en fin de matinée ou en tout début d’après-midi, cela n’est pas sans poser quelques problèmes : les parents qui travaillent ne savent pas quoi faire de leurs enfants le reste de la journée et les inégalités sociales demeurent en termes de devoirs à la maison ou d’inscription à des activités extra scolaires sportives ou artistiques (donc payantes) si bien que les établissements scolaires sont désormais ouverts jusqu’au soir et proposent du soutien et/ou des activités. Bref, la question n’est pas complètement résolue et il en va de même en Espagne où la journée continue est de plus en plus critiquée. On imagine aisément qu’appliquer cette organisation à des petits collèges de campagne de la France profonde déclencherait une errance de fin de journée sans but et sans rien d’autre à faire que des bêtises pour des jeunes déjà en échec et dans des petites communes où la culture est bien loin d’être accessible. Cap sur la Finlande, le lauréat indiscutable de cette bataille de l’éducation. Pas de devoir, très peu d’heures de cours dans la semaine, pas de notes, pas de pression et un taux de réussite inégalable de par le monde. Attention cependant : la Finlande est un pays riche, qui ne connaît pas les mêmes vicissitudes sociales que le reste de l’Europe et où les parents ont suffisamment de temps libre hors de leur travail pour s’occuper de leurs enfants les après-midi. Difficile, donc, de faire un copier coller de ce système et de le plaquer sur n’importe quel pays du monde. Pour se consoler, on peut se dire qu’au Japon, il n’y pas forcément de devoirs mais énormément d’heures de cours, de cours privés le soir, de rattrapages y compris le week-end. On est loin de la slow life à la finlandaise et tout concorde à expliquer pourquoi les Japonais ont l’un des taux de suicide les plus élevés de la planète. Alors on peut se dire qu’en France, on se situe dans une sorte de « juste » milieu.

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On voit bien que la question des devoirs est épineuses et, faute de solution globale satisfaisante, chacun essaie d’en trouver individuellement. Certains parents font par exemple en grande partie le travail à la place de leur enfant ; d’autres boycottent purement et simplement les devoirs à la maison. On voit bien, par la naissance d’entreprises privées de soutien scolaire dont le secteur fleurit, que pour certains la solution n’existe pas dans les murs de l’école mais bel et bien à l’extérieur et de manière payante, accentuant ainsi les inégalités sociales et le constat d’échec de notre système éducatif. Pour ce qui est des alternatives gratuites, certaines associations plus ou moins agréées et expérimentées ont elles aussi pignon sur rues. Parfois, il serait bon de les faire rentrer dans l’enceinte des établissements scolaires, de favoriser cette entraide et cette solidarité et d’instaurer un véritable dialogue avec des organisations sociales bénévoles qui ont beaucoup à nous apprendre. D’autres fois, des dérives idéologiques ont été remarquées quand, sous prétexte d’aider les élèves à faire leurs devoirs, on leur instille dans l’esprit un goutte à goutte religieux peu compatible avec les valeurs de la République.

Sans opter pour des solutions extrêmes, sans cracher à la face de notre système qui, tout en ayant besoin de bien des ajustements, n’est pas le plus affreux qui soit, une prise de conscience générale et une réflexion globale ainsi qu’individuelle sont nécessaires. Individuellement, dans sa pratique professionnelle en tant qu’enseignant, il s’agit de se demander si les tâches que l’on demande à nos élèves ne peuvent pas être faites en classe sous forme d’entraînements ou de mémorisations ludiques, si elles vont leur apporter quelque chose de concret et les construire (le par cœur n’ayant définitivement aucun intérêt si on n’est pas capable de réutiliser les notions dans d’autres contextes par la suite), si on ne peut pas leur proposer des alternatives plus réjouissantes comme des exposés sur des sujets au choix, des lectures d’articles ou de livres ou des petites vidéos éducatives qui appelleront une reprise en classe participative et enrichissante. Or, chacun est-il prêt à se remettre en question et à modifier sa pratique professionnelle ? Vaste débat. Là encore, les résistances sont multiples et nombreux sont ceux qui préfèrent persister dans une méthode contraignante et punitive qui ne fait pas ses preuves plutôt que de constater l’échec, de prendre de la distance et d’établir une autre relation de confiance avec ses élèves.

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