Pourquoi c’est toujours dans la cuisine que les femmes se rassemblent ?

Pourquoi c’est toujours dans la cuisine qu’on finit par se retrouver ? Pourquoi, au lieu de passer au salon, de s’asseoir dans un fauteuil confortable ou de parcourir les rayons de la bibliothèque, on en revient inexorablement à s’entasser autour de la table en formica un peu bancale, dans la chaleur du four et les odeurs de friture ? Qu’on soit invités pour la première fois chez quelqu’un, qu’on arrive dans une maison connue, dans la famille, chez des amis, nous les femmes, on se rend presque inconsciemment, sans passer par la case départ, dans la cuisine. Peut-être parce qu’avant d’être des femmes, nous avons été des petites filles…

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Enfant, la cuisine nous semblait grande. Lieu de mystère où se préparait fiévreusement l’alchimie du repas, où se mélangeaient les parfums, où les grandes personnes s’affairaient autour du feu. Pour ne pas gêner, on se faufilait dans un petit coin, près de la fenêtre embuée et on observait attentivement chaque geste, chaque mouvement de cette danse culinaire, chorégraphie millénaire, qui se déroulait devant nos yeux émerveillés, au rythme obsédant de la cuillère en bois, au son des casseroles et des « zut, ça déborde ! ». Il est probable qu’on recherche encore cela dans les cuisines des autres. La vapeur au-dessus de la poule au pot, l’écume des confitures, les yeux aiguisés et les gestes précis de qui met pour nous les petits plats dans les grands.

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Plus tard, la cuisine a été un lieu de confidences. Entourées de belles âmes à l’écoute de nos hématomes de vie, on se livrait nos doutes et nos préoccupations, nos espoirs aussi. Entre le tarot divinatoire et la tisane de fleur d’oranger, on dessinait au brouillon nos aspirations et nos envies. La cuisine transpirait alors de rêves, de folies encore trop refoulées, de voyages fantasmés et de réflexions griffonnées sur des bouts de papier collés ensuite sur des carnets reliés. Ces cuisines-là, popotes du cœur, permettaient d’oublier les cuisines glauques, froides et tendues ; les cuisines à disputes, l’amertume de repas non désirés. Enfin, on pouvait se livrer à des partages consentis et salvateurs et croire encore entendre les voix des anciennes. Les conteuses. Celles qui salaient et poivraient les légendes pour en faire des mythes. Au-dessus du feu, celles qui s’évadaient sans bouger de leurs frichtis, celles dont les tabliers se muaient en robes de princesses antiques, celles qui lisaient dans les entrailles des fruits gorgés de soleil un avenir inventé mais sucré.

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Lieu d’insomnies solitaires, la cuisine. Kitchenettes étudiantes, premiers appartements, premiers gros bobos et tout le chapelet de gros mots contre la planète entière.  Alors, dans le giron réconfortant de la nuit, on se réfugiait dans la cuisine. Pour pleurer un coup, maudire les étoiles, refaire le monde à coup de café amer qui n’avait pas le mérite de nous rendormir. Les yeux grands ouverts après le stress, on savourait délicieusement ce moment volé au temps, cet instant béni offert par l’indépendance naissante. Sans personne pour nous intimer l’ordre d’aller nous coucher, quelle jouissance !, on se mettait à rire, en silence, pour ne pas réveiller, les autres, pour ne pas rompre la magie. Les lumières de la ville, à travers la vitre, nous renvoyaient l’éclat de nos ailleurs intérieurs.

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Par choix, parce que ça s’est aménagé comme ça, à la Pampa, on mange dans la cuisine. Une manière de convoquer la cuisine de l’enfance, de jouer à l’apprentie sorcière aux fourneaux en chipant le rôle qu’avait grand-mère des années plus tôt. Une façon de réhabiliter le lieu, de l’élever au rang qu’il mérite. Tout le contraire d’un infâme cagibi réservé aux femmes au tablier élimé et aux mains rayées de tellement de lames de couteau aiguisées. L’antichambre du plaisir, voire son écrin. Pendant que la recette s’élabore, partager déjà en offrant en cadeau le ballet des poêles et des épices. Régaler le visiteur du bonheur qu’on a à cuisiner pour le recevoir. Dans les restaurants, les cuisines ouvertes sont de plus en plus à la mode. A la Pampa, on est donc dans l’air du temps !

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Pourquoi c’est toujours dans la cuisine que les femmes se rassemblent ? Parce que c’est le palpitant de la maison, le chaudron d’amour et de souvenirs dans lequel mijote la potion magique, l’élixir de vie.

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2 réflexions sur “Pourquoi c’est toujours dans la cuisine que les femmes se rassemblent ?

  1. C’est vraiment un superbe hommage rendu !
    On sent que c’est là que réside le cœur de la créativité, là où se cuisine même ce qui ne se mange pas !
    Le ton est très juste et doux, les images bien belles.

    Aimé par 1 personne

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