Le corps

Il fallait qu’on parle du corps. Il fallait qu’on parle de ce véhicule pas toujours en excellent état et qui a parfois du mal à passer le contrôle technique, de ce reflet parfois décevant que nous renvoie le miroir, de cette enveloppe de nous qui nous enferme et nous rend libre à la fois. Le corps, que l’on aime souvent plutôt pas. Cela commence tôt, à l’école, où les enfants ne se font pas de cadeaux. Trop gros, trop mince, noir, jaune, strabique, grand, petit, rien ne va jamais comme il faut. D’où l’importance de s’habiller comme tout le monde, pour ne pas se faire remarquer, ne pas se différencier, se fondre dans la masse. Ensuite, adulte, on comprend que l’apparence ne nous dessert pas forcément, pour peu que l’on ait envie de la mettre un peu en valeur. C’est son originalité qu’il faut chercher, sur ses particularités qu’il faut s’appuyer. Se laisser aller en disant que l’on se fiche pas mal de l’apparence et que ce qui compte, c’est ce qu’il y a à l’intérieur, c’est se leurrer. On sait très bien que c’est l’extérieur que l’on regarde en premier. Au contraire, il faut se détacher de l’apparence, s’autoriser à être comme on est, gros, maigre, grand, petit, etc. S’habiller comme bon nous semble en faisant fi de la mode. Être soi, un point c’est tout.

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Bien évidemment, on ne peut pas nier non plus que l’extérieur renvoie à l’intérieur. Les couleurs que l’on porte, nos vêtements, mais pas seulement. La façon de nous tenir, de sourire ou non, de regarder dans les yeux ou de détourner le regard. Les gestes amples qui accueillent ou les bras croisés qui refusent et referment la coquille au creux de laquelle nous nous cachons. Il n’y a pas que les recruteurs qui scrutent nos attitudes. Le commun des mortels aussi étudie les comportements d’autrui. Le visage, d’abord : « Oh, celui-là, je n’aimerais pas le croiser dans une ruelle sombre », ou encore « Ah, celle-là, elle a un air pincé qui ne me revient pas ». Bien sûr, il faut aller au-delà des apparences et c’est souvent la clé pour dénicher des trésors de personnalités derrière un abord intriguant, différent ou insignifiant. Pourtant, il faut garder à l’esprit que le corps tel que nous le présentons est ce que les autres perçoivent de nous en premier. Si l’on reprend la métaphore automobile, une vieille voiture sera plus regardée et admirée si elle est bien entretenue ; de même, si l’on ne possède pas de voiture de luxe, rien ne nous empêche de personnaliser le rétroviseur ou d’offrir une image de conducteur ouvert, gai et spontané au volant.

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Maudite bagnole quand elle nous lâche ! La maladie déforme, modifie le corps, le rend plus vulnérable, l’atteint dans sa composition même. Il est extrêmement difficile de faire le deuil de ce que nous étions avant. Outre l’inévitable coup de vieux, les boursoufflures liées aux médicaments, la perte ou la prise de poids, la fatigue qui creuse des sillons, les cheveux qui tombent, tout concorde à nous faire éviter les miroirs. On n’est plus la personne svelte et en forme, sportive et déterminée que l’on était auparavant. Alors, on réalise que ce n’est pas l’image que l’on donne aux autres qui est en jeu, mais bel et bien l’image que l’on a de soi. La pire chose à faire dans ces cas-là est de se plonger dans les vieilles photos. Ceux qui refusent de prendre de l’âge et des rides sauront de quoi on parle. Il y a un moment terrible où il faut s’avouer que nous sommes différents, que la carrosserie et le moteur sont amochés et que c’est maintenant dans ce tacot que nous devons avancer sur les routes.

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Accepter, le plus difficile des défis. On peut passer un temps à se lamenter, faire des rechutes de temps en temps et c’est bien normal. Cependant, les jérémiades doivent un matin prendre fin. Se maquiller, aller chez le coiffeur, trouver des vêtements adaptés à notre nouvelle apparence, porter des bijoux : autant de détails qui en réalité n’en sont pas, puisqu’ils nous aideront à réconcilier l’extérieur et l’intérieur.

Se réconcilier avec son corps est donc la meilleure chose à faire. Tout comme le corps oublie (fort heureusement) la douleur, l’esprit doit cesser de se faire mal en s’auto critiquant sans arrêt. Quel autre choix avons-nous que de nous accepter tels que nous sommes ? Les régimes draconiens et les mutilations n’y feront rien, c’est dans ce véhicule là qu’il nous a été donné de voyager. La comparaison avec autrui est inutile : nous trouverons toujours quelqu’un de plus beau, de plus souple, de plus élégant, de plus sportif que nous. Or, cette Ferrari là n’est pas la nôtre. Aimons notre vieille voiture et prenons-en soin : notre corps est le seul qui nous sera offert dans cette vie.

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3 réflexions sur “Le corps

  1. D’expérience je constate que c’est bien l’intérieur que les gens voient en premier : ce qui irradie, ce qu’on aime profondément en nous-mêmes, le respect et la douceur que l’on s’accorde. Une amie m’a dit un jour « faire de belles choses te rendra belle ». Et voici comment je peux aujourd’hui me trouver plus jolie que sur les photos de mes 20 ans, malgré les kilos en plus les rides et les cheveux blancs ! Et voilà comment on peut se retrouver courtisée sans le rechercher alors qu’une plus pimpante passe juste à côté ! Ou recevoir un compliment sur une jupe ou un gilet que l’on porte depuis des lustres et que bizarrement personne jusque là n’avait remarqué… parce qu’en réalité, personne ne sait que ce n’est pas vraiment le gilet ou la paire de boucles d’oreilles, mais cette lumière qui émane de celui ou celle qui comprend ses blessures, accepte les messages qui parviennent à travers le corps souffrant, les baigne d’une infinie tendresse et d’un pardon sans cesse renouvelé. Les gens aiment sans le savoir ceux qui s’accordent le non-jugement et ils prennent cela pour de la beauté !

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    1. Si je comprends bien ce que tu dis, rien ne sert de vouloir changer l’extérieur (l’apparence, ce que les autres voient) tout en refusant l’intérieur (les blessures, ce qu’on pense invisible aux autres) : c’est l’acceptation de l’intérieur, du corps tel qu’il est qui nous offrira la paix, et c’est cette paix qui irradiera et nous rendra beaux.

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