Vous avez dit bibliothérapie ?

Enseignante – documentaliste, grande lectrice, amoureuse des livres et formée en bibliothérapie, Anne Laure nous en dit plus sur cette pratique qui a beaucoup à nous apporter…

Peux-tu nous dire en quelques phrases ce qu’est la bibliothérapie ?

Il existe plusieurs approches de la bibliothérapie actuellement. Je peux donc essayer d’expliquer ce que j’en ai compris et appris. La pratique est ancienne (on pourrait quasiment dire que la bibliothérapie est née avec les livres) mais le concept lui, est assez nouveau, notamment en France, où il est en plein développement.

J’ai été formée il y a deux ans par Régine Detambel, qui est à la fois écrivain et kinésithérapeuthe. J’ai beaucoup aimé son approche que j’avais découverte dans son essai, Les livres prennent soin de nous (Actes Sud, 2015). En effet, à ses côtés j’ai appris à distinguer ce qu’on appelle aujourd’hui les “Feel Good Books” –  c’est à dire tout livre dont le but est d’apporter un mieux-être, incluant les livres du marché très lucratif du développement personnel (à ce sujet, Benoît Saint-Girons a écrit un petit opus critique où il aborde justement cette injonction à être toujours plus heureux et à consommer beaucoup pour cela : L’imposture du bien-être, paru chez Jouvence en 2018 – des autres. Les autres, ce sont les livres dont la richesse esthétique et littéraire ouvre à l’infini le potentiel d’imagination et de création du lecteur. A travers eux, c’est non pas un vague bien-être facile ou immédiat qui advient, mais plutôt un déploiement profond, voire inconscient, de la puissance du langage sur notre psychisme. On sait par exemple que certains textes poétiques apaisent des patients atteints de troubles psychiatriques. La façon dont ces textes agissent sur la psychée reste mystérieuse, presque “sacrée”. C’est de cette pratique de la bibliothérapie que j’ai choisi de me rapprocher.

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Qu’est-ce qui t’a conduite à explorer cette activité ?

Enfant, peu satisfaite des réponses des adultes à mes incessantes questions et ma soif de connaissances, j’ai eu recours aux livres pour combler ce besoin. C’est donc certainement le fait de considérer la lecture comme un refuge et un champ d’exploration perpétuel qui m’en a donné le goût inaltérable. J’en ai même fait ma profession, puisque je suis enseignante-documentaliste. Lorsque j’ai commencé à exercer, dans un collège qui accueillait un public éloigné de la lecture et présentant d’importantes difficultés scolaires,  j’ai découvert avec émerveillement que la lecture à voix haute “captait” les jeunes, même les plus réfractaires. Leur faire lire un livre, impossible, mais s’asseoir devant une classe et commencer la lecture, chaque fois la magie opérait. Un calme, une concentration exceptionnels dont j’étais émerveillée, tout en étant incapable d’en expliquer le fonctionnement.

Puis, il y a eu le livre de Régine Detambel, et j’ai pu mettre un mot sur ce miracle. J’étais à cette époque également formatrice pour les enseignants, et venais de reprendre des études universitaires : pouvoir conceptualiser ce processus et me l’approprier a fini de me séduire.

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Un ou plusieurs exemples concrets pour nous montrer comment cela fonctionne ?

Pas plus tard que tout à l’heure au collège, une élève brillante et grande lectrice, est venue me voir, préoccupée. Elle se pose des tas de questions existentielles et les réponses des adultes ne la satisfont pas toujours (!)… Je lui ai alors proposé de lui lire un petit conte amérindien que j’aime beaucoup, et que le hasard avait ramené sous mes yeux le matin même. Ce conte parle de deux loups qui symbolisent en quelque sorte l’un nos défauts (le loup gris) et l’autre nos qualités (le loup bleu). Les loups s’affrontent constamment en nous, et pour savoir lequel gagne à la fin, il nous appartient de choisir celui que nous voulons nourrir.

La jeune fille a l’habitude que je m’appuie sur les textes pour l’aider. A la fin de la lecture, elle m’a simplement dit : “Merci vraiment madame” le visage apaisé et souriant. Ce qu’elle a puisé dans le texte pour trouver de l’aide, je l’ignore. Cela lui appartient. J’ai juste pu constater qu’elle avait l’air beaucoup plus sereine en repartant.

Un autre exemple : en atelier d’écriture d’adultes, j’avais lu un extrait de Pêcheur d’Islande, de Pierre Loti, où il décrit la façon dont le petit bateau de pêche défie sans faillir les vagues monstrueuses de l’Océan, métaphore de nos existences parfois tourmentées. J’avais sélectionné soigneusement le passage pour qu’il délivre un message positif, et les participants avaient ensuite pu s’en inspirer pour écrire. Contre toute attente, une des participantes avait donné naissance à un très beau texte qui ne parlait pas du tout de la mer, ni des aléas de la vie. Elle s’était laissé bercer par les sensations que lui avaient procurées la lecture, et avait suivi ce fil émotionnel intime sur lequel elle avait tissé son propre texte. C’était un très beau cadeau, salué par tout le groupe de l’atelier.

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Peut-on se faire sa propre bibliothérapie et si oui, comment ?

Ceux qui aiment lire aiment aussi lire à quelqu’un d’autre un passage qui leur a particulièrement plu. Nous aimons beaucoup écouter des histoires. Les lectures données dans les bibliothèques ou autres lieux culturels ont beaucoup de succès. Il y a longtemps, j’ai eu avec un collègue de philosophie une conversation qui m’a profondément marquée, et sans doute affermie dans cette pratique : il m’avait expliqué que le texte ne devient réellement vivant que lorsqu’il est porté par une voix, traversé par le souffle. Le livre, seul, est inachevé, et pour peu qu’il soit d’une époque dont on ne maîtrise plus si bien les codes, il devient poussiéreux et rébarbatif. Lorsqu’il est lu silencieusement, il commence à se révéler un peu. Mais il ne s’incarne véritablement, il n’entre pleinement en résonance avec nous que lorsqu’il traverse l’espace d’un corps à un autre. Lorsqu’on nous fait un récit qui nous touche, l’émotion monte à fleur de peau. Cette émotion du texte ne se vit que dans la parole. La lecture à voix haute nous incite à être très à l’écoute, à la fois de ce qui se dit, lit, mais aussi et peut-être essentiellement à la façon dont cela nous émeut, nous rejoint. Bien sûr, on peut lire pour se faire du bien et même pourquoi pas pour se soigner. Mais il me semble que pour obtenir la distanciation propice à des effets thérapeutiques, il faille être au moins deux, et que la lecture soit parfois oralisée.

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Prendre des notes sur un livre qui nous touche, recopier des phrases, relire un livre qui nous a fait du bien et qui nous a aidés dans notre démarche de développement personnel afin d’y puiser encore des ressources supplémentaires, est-ce une forme de bibliothérapie ?

 Oui. Je viens de découvrir le site d’Aline Maurer (https://bibliotherapie-suisse.ch/), qui parle pour cette pratique de lecture consciente. Elle a d’ailleurs édité une petite brochure très bien faite pour expliquer l’intérêt de prendre des notes en lisant, et d’avoir un but de lecture.

L’objectif ici est clairement d’instrumentaliser le livre pour un mieux-être, ou en tout cas pour confronter l’approche d’une problématique que l’on rencontre à celle d’un auteur qui l’aurait appréhendée.

Cela me fait penser à une amie qui a perdu son enfant, et a lu Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois pour tenter d’approcher une douleur initialement innommable. On peut lire des livres sur le deuil pour comprendre ce qui se passe. Prendre des notes, les organiser, décortiquer le mécanisme. C’est une pratique qui peut bien sûr considérablement nous aider. Et il y a aussi des lectures qui nous pénètrent et nous pétrissent de l’intérieur. Sans que l’on sache bien où et comment ça nous réorganise. Ces lectures-là, d’ailleurs, on s’en souvient.

Par exemple, il y a plus de dix ans que j’ai lu L’homme à l’envers de Fred Vargas. Je me souviens d’un très court passage, que je n’ai pas noté, où il était question d’une part indestructible en nous, que personne ne pouvait jamais atteindre, salir, altérer. Cette idée, plus que la phrase exacte que je ne pourrais redire, est venue se greffer instantanément à ma personnalité. Ces phrases-là sont de véritables rencontres, inattendues, spontanées, et on les porte ensuite à l’intérieur de nous comme des fondateurs identitaires.

C’est l’inépuisable source de la littérature d’ailleurs : les sujets qui intéressent les lecteurs sont peu nombreux en réalité (l’amour, la mort, l’argent…) et s’il ne s’écrivait que des self-help books, on aurait vite arrêté d’écrire. Heureusement, il y a la littérature, avec ses milliards de façons de traiter le problème, et autant de trouver la formulation qui nous touchera authentiquement.

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Nous parlons beaucoup sur le blog des médecines complémentaires. Irais-tu jusqu’à dire que la bibliothérapie en est une ?

Nous savons aujourd’hui, grâce aux progrès de l’imagerie cérébrale, que la lecture a de réels effets positifs sur le cerveau. Notamment sur la mémoire et la concentration. Indirectement sur les apprentissages, le stress. A partir de ce constat, on peut certainement la considérer comme un adjuvant favorable à un processus de guérison, mais je pense que c’est au même titre que tout ce que l’on peut mettre en place pour améliorer ou conserver sa santé, tant physique que mentale. Il ne m’appartient pas de déterminer si la bibliothérapie entre dans la liste des médecines dites complémentaires; en revanche, un accompagnement en bibliothérapie, qu’il s’agisse de conseiller des livres soigneusement choisis ou bien de proposer la lecture à voix haute, avec les effets décrits plus haut, ne saurait nuire je pense à une personne qui cherche à recouvrer la santé.

Pour aller plus loin :

Ouaknin, Marc-Alain (2015). Bibliothérapie : Lire, c’est guérir. Paris : Points, 464 p.

Detambel, Régine (2017). Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative. Arles : Babel, 144 p.

Bertoud, Ella (2016). Remèdes littéraires, se soigner par les livres. Paris : Le Livre de Poche, 696 p.

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2 réflexions sur “Vous avez dit bibliothérapie ?

  1. Bonjour, j’adoooore ce que vous faites! 🙂 je suis aussi documentaliste en collège, et je crois comme vous en la force des mots! 🙂 J’aimerais entrer en contact avec vous pour parler de nos pratiques respectives! alors, à bientôt peut-être! 🙂

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