L’eau

Depuis plusieurs mois, dans notre région, il n’avait pas plu. Depuis juin. Ou même mai. La terre est craquelée, souffre et s’écaille comme une peau de serpent en train de muer. Les oiseaux ont soif. Les tournesols et les maïs sont grillés. Les cours d’eau sont à sec. La consommation d’eau est restreinte. On craint que l’eau potable ne vienne à manquer. Le lac dont l’étendue bleue accueillait des baigneurs l’été, une foule d’oiseaux et des entraînements d’aviron toute l’année est complètement vide. C’est une image choquante et dont le traumatisme nous poursuivra longtemps. Pourtant, on nous avait prévenu. Pourtant, il faudra qu’on s’y habitue.

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En Europe et dans les pays riches en général, on consomme de l’eau en quantité folle. Tout comme certains enfants croient malheureusement que le lait qu’ils versent dans leur bol ne tire pas son origine plus loin que le carton, nous imaginons que l’eau découle naturellement du robinet lorsqu’on l’ouvre. On le laisse ouvert quand on se brosse les dents, on jette notre verre d’eau du repas sans l’avoir terminé, nos enfants font des batailles d’eau dans le jardin en été et on arrose les pelouses pour qu’elles soient vertes, et on lave nos voitures, et on tire la chasse d’eau pour la moindre goutte de pipi. Et ainsi de suite. On ne se rend pas compte de la chance que l’on a et avec quelle insolente ignorance on la gaspille.

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Tout le monde devrait aller faire un stage dans un endroit où l’eau n’est ni courante ni potable. Juste pour voir ce que ça fait. Pour se lever à l’aube et guetter le robinet. Pour courir remplir tous les récipients, les bidons et la baignoire si l’eau est au rendez-vous et avant qu’on ne la coupe. Pour attendre impatiemment le samedi afin de faire enfin sa lessive, si possible plus tôt que les voisins afin de pouvoir rincer son linge, parce qu’avoir des pantalons pleins de savon pile au moment où le service coupe l’eau, c’est ballot. Pour faire le deuil de l’achat d’une machine à laver, non pas parce qu’on n’a pas l’argent pour l’acheter, mais parce qu’on n’a pas les moyens pour payer l’eau qui va passer dans les tuyaux et que de toute façon, sans eau courante, ça ne sert à rien, une machine à laver. Pour faire bouillir le matin tout ce qu’on peut d’eau et y mettre du thé, du café et de la cannelle en infusion pour faire oublier qu’il y a quelques minutes encore, elle n’était pas potable. Pour rincer ses excréments dans les toilettes avec un seau. Pour se laver les mains avec le strict nécessaire. Pour faire chauffer au soleil la bassine d’eau dans laquelle, à midi, on pourra enfin laver nos enfants sans les frigorifier.

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Quand on rentre dans notre riche Europe de l’ouest, on ne voit plus les choses pareilles. On est horrifié de tout ce qui s’écoule sans qu’on l’utilise, des litres qui partent en fumée, du voisin qui arrose sa pelouse en période de sécheresse (on n’est pas des balances, mais parfois, ça démange). Alors, on fait plus attention. On prend des douches moins longtemps. On arrête le robinet quand on se lave les dents. On ne le fait pas couler, comme ça, inutilement. Mais on n’est pas des radicaux. Parfois, on le reconnaît, on prend des bains. Quand on est malade et qu’on a de la fièvre. Quand on a besoin de décompresser après une longue semaine. Si on se sent coupable ? Disons qu’on le fait en conscience. Certains extrémistes nous mettront sur le dos l’épuisement des réserves, voire la fin du monde. On entend. Mais on a envie de leur demander si, outre les gestes personnels isolés, les gouttes d’eau dans l’océan qui, il est vrai, ne sont jamais vaines, on ne peut pas aussi aller questionner l’agro-alimentaire, l’industrie, l’agriculture céréalière qui consomment des millions de mètres cubes de plus que nous, pauvres pécheurs. Culpabiliser les gens pour les faire réagir est une technique. On fait ce qu’on peut pour sensibiliser. Mais leur dire la vérité sur la consommation d’eau mondiale est également nécessaire. Par exemple : à quel point nous, la France, contribuons à l’épuisement des réserves mondiales d’eau et, par la même occasion, à la déforestation, parce que nous faisons cultiver par d’autres, en Amérique du Sud, le soja que nous faisons ingurgiter à notre bétail. Ce genre de questions.

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Depuis trois jours, il pleut. Une partie de la journée. De l’eau que l’on n’espérait plus est tombée du ciel sans crier gare et nous avons ressenti un immense soulagement. Certes, il en faudra beaucoup plus pour remettre les rivières à flot, mais nous savons accepter la beauté, la magie de ce spectacle : les oiseaux batifolant dans les flaques ; les arbres ornées de millions de minuscules diamants luisants et d’une parfaite transparence ; le ciel gris que l’on ne qualifie plus de menaçant, mais de généreux. Il pleut et nous avons su que c’était un cadeau.


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