La terre

On en parle beaucoup de la terre, en ce moment. De la terre qui s’assèche par manque de pluie. De la terre qui se consume dans les flammes et dont les arbres disparaissent en fumée. De la terre qui dépérit à cause de l’action des hommes et de la terre qu’il faut sauver. Du retour à la terre, aussi, de ceux qui en ont soupé de la ville et d’être productifs mais malheureux, et qui décident un beau matin de revenir aux sources, à la terre. De se faire paysans, exilés volontaires mais heureux de se nourrir des carottes qu’ils font pousser eux-mêmes. Et puis, il y a la terre que l’on revendique. Celle qui nous a été prise, celle des tribus et des peuples spoliés par les puissances coloniales et par la soif d’argent des gros bonnets. Celle des hommes qui réaffirment quotidiennement leurs droits sur la terre de leurs ancêtres, comme s’il fallait des preuves, toujours, pour rester vivre à l’endroit où on est né et où on a grandi. La terre, certains ne la considèrent pas mieux qu’un bout de tissu qu’on s’arrache, qu’un citron juteux que l’on presse jusqu’à la moelle et que l’on jette aux ordures quand il ne donne plus rien. Pourtant, la terre est loin d’être ce jouet désarticulé et sans âme. La terre est grande et elle est puissante. Elle est belle et elle est sacrée.

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J’ai vu les nomades la parcourir avec leurs troupeaux, milliardaires qui s’ignorent et qu’au fond de nous on envie, parce qu’ils ont gardé le mode de vie originel. Avant, nous étions tous nomades à la recherche de verts pâturages. Aujourd’hui, nombreux sont les sédentaires que l’instinct voyageur taraude encore. Au fond, l’excitation des départs n’est rien d’autre qu’une réminiscence douce amère d’un passé qui nous hante. Alors, parfois, engoncés dans notre quotidien trop petit, on rêve de prendre la tangente, d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. On se rêve à cheval parcourant la steppe. Et à nouveau faire corps avec la terre.

J’ai vu les paysans aux ongles noircis à force de les enfouir si souvent dans la terre, aux yeux plissés de rides à force de guetter la pluie ou le soleil. Une vie entière à la merci des éléments, sans prétention, sans autre exigence que de revoir l’aube pour reprendre le travail. Je les ai vus aimer la terre et la maudire, la dompter et la laisser les dompter, sculpter leur corps et leur âme jusqu’à les rendre plus robustes que des chênes et plus sensibles aux éléments qu’une feuille qui frémit dans le vent.

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J’ai vu les pèlerins s’agenouiller, se prosterner face contre terre, humbles le front posé tout contre le ventre de la divinité. Jusqu’à en avoir mal aux genoux. Jusqu’à en avoir mal partout. Perclus de la douleur d’aimer tellement cette terre qui les nourrit, leur permet de vivre et qu’ils remercient ainsi, par ce balancement qui va du ciel vers le sol, pour se relever vers le ciel et ainsi de suite. J’ai vu les mains des croyants attiser les braises des braseros et y brûler leurs peines, leurs joies et leurs espoirs, regarder les fumées s’en aller vers le haut et se diffuser tout au fond d’eux. Pachamama. Terre mère.

J’ai vu les pieds de cet homme, nus, chercher l’ancrage, taper fort, sautiller et toujours retomber sur ses traces au rythme des tambours, entêtants. Danse viscérale, comme on foule le raisin, comme on piétine la terre, comme on sème les graines dans les sillons et comme on danse pour fêter les récoltes. J’ai vu cet homme et j’ai senti sa force, celle qu’il a en lui et qu’il puise dans les entrailles de la terre, déesse, camarade de jeu, prolongement de lui-même. En sueur, je l’ai suivi. J’ai calé mon pas sur le sien et j’ai tapé, sautillé, senti les vibrations telluriques fourmiller dans mes jambes et mes bras et ressortir, transpirer par tous les pores de mon corps. Au bout d’un moment, je ne sentais plus rien. J’étais la terre et cet homme était mon guide.

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Et puis, pour prendre l’air, je suis sortie. Dehors, dans la nuit, il pleuvait et malgré le fait que nous soyons en ville, j’ai distinctement humé l’odeur de la terre mouillée. Alors, tout m’est revenu. Les yeux clairs des paysans après l’averse. Les mains calleuses du nomade qui s’entrechoquent et claquent pour rassembler ses bêtes. Les pieds du pèlerin dans la boue, enfin arrivés au sanctuaire. Et la terre, partout. Personne d’autre n’était là pour voir ça. J’ai compris le message. J’ai souri. Et je suis rentrée pour reprendre la danse.


2 réflexions sur “La terre

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