De la terre sous les ongles

Qu’est-ce que tu deviens ?

Je vis.

Au lieu d’écrire sur ce que je fais, je le fais.

J’ai planté trois pieds de lavande. Mis les mains dans la terre. Senti que j’avais, sous les ongles, un peu de la glaise et de la poussière noire qu’avaient mes ancêtres. J’en ai été fière. D’être, modestement, un maillon de la chaîne.

J’ai taillé la vigne et j’ai pensé à eux. Je me suis dit que j’en savais finalement si peu, que j’avais tant à apprendre. Ça m’a mise en rage. Ça m’a mise en nage. J’ai cru que j’avais mal fait et puis, sincèrement, j’ai fait ce que j’ai pu. S’ils m’avaient vue, ils se seraient moqué.

A la fin, j’étais fatiguée. Saoulée de grand air. Rassasiée de pelle et de pioche, de râteau et de racines d’orties sauvagement arrachées avec les mains. Je voulais que ça tire. Je voulais que ça pique. Je voulais que mon corps éprouve la douleur du travail bien fait. Le lendemain, j’avais mal dans les bras. Et, là encore, j’étais fière.

Qu’est-ce que je fais d’autre ? Je regarde les feuilles tomber, ocres et ors, cuivres et bruns, se découper encore pour quelques jours dans le ciel bleu limpide de l’hiver. Je tourne mon nez vers le soleil dès que je peux pour récupérer après les premières gelées. Je fais comme les plantes, comme les arbres, comme les oiseaux qui s’ébrouent dans la baignoire que je leur ai posée là, sur la terrasse. Je suis dans l’instant. J’observe attentivement leur ballet, leur bain ébouriffé, le défilé des grues cendrées, les courses effrénées des écureuils. Quand j’en ai envie, j’appuie sur « pause » et le temps s’arrête.

Je suis heureuse de reconnaître le chant de certains oiseaux, d’avoir au moins retenu ça. De saluer la sittelle torchepot, le rouge-queue, le pic-épeiche  et toutes les sortes de mésanges qui viennent picorer les miettes que je leur donne.

Je n’ai pas peur de l’hiver, du froid, des gerçures. Je suis une fille du dehors, du vent, de la pluie et des collines. J’ai beau m’enfermer chaque jour dans une boîte surchauffée, je ne suis moi-même que quand je remonte mes manches et les branches de mon arbre et que, comme les gens de mon passé, je vais et je viens sur les chemins, de la terre sous les pieds, sous les ongles, dans les veines.

Au fur et à mesure que je renoue avec la nature, l’ancestrale, la profonde, la vivace, les racines, les mots s’échappent et s’envolent, superflus, inutiles. Eux, ceux d’avant, ne disaient pas : ils faisaient. Et je suis fière d’être de ces taiseux-là, les godillots crottés, le nez tourné vers le soleil.

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