Échappée dans Coronaland

Ce matin, je suis sortie à l’aube. La voiture était gelée. J’ai attendu que le moteur chauffe. Personne dans la rue. J’ai démarré. La campagne était encore grise, endormie du sommeil d’une froide nuit de printemps qui avait déposé sur les prés une fine pellicule de tulle blanc. Petit à petit, le sang a commencé à affluer dans mes mains engourdies. En même temps, le ciel a rosi. Au-dessus du petit étang flottait un voile blanc, mystérieux, propice aux légendes. Sur l’eau, le reflet du ciel rougissait de fierté de se voir si beau ce matin, orangé, doré, magique. La toile d’un peintre aurait pu saisir le tableau mieux que des mots. Je n’avais pas le temps pour une photo. Mes yeux ont mémorisé l’instant. Gravé dans ma rétine, inscrit dans ma mémoire.

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Plus loin, entre les lignes croisées des arbres, le disque rouge du soleil a fait son apparition. J’ai retenu mon souffle. Moi seule voyait cela à ce moment-là. Emplie d’une gratitude un peu coupable, parce qu’égoïste, j’ai souri devant ce cadeau inattendu. Dans les champs, la forêt, les animaux s’éveillaient. Bienheureux devaient être les chevreuils, depuis que les chasseurs ne posaient plus leurs grosses bottes sur leur territoire enchanté. J’ai vu des aigrettes qu’aucun bruit n’avait encore dérangées ;  un cheval au bord de la route qui n’a même pas levé un sourcil à mon passage ; des petits veaux paissaient, entourés d’un nuage de chaleur et d’amour maternel. Chaque chose était à sa place. Pas d’humain en vue. J’étais la spectatrice privilégiée d’un nouveau matin sur une nature livrée à son plus beau sort.

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Ensuite, ce fut l’autoroute. Ma voiture qui traçait, isolée, droit devant, rien pour l’arrêter. J’en ai conclu que c’était là l’un des grands bonheurs de ma vie : partir seule, très tôt et aller là où bon me semble. A la rencontre du monde. Les montagnes me guettaient. Il faisait déjà grand jour quand je les ai croisées. Je les ai saluées, comme à mon habitude et j’ai ri avec elles lorsqu’elles m’ont confié leur satisfaction sauvage de n’avoir personne ces jours-ci qui leur grimpait sur le dos. Pas d’intrus. Elles étaient bien peinardes, les montagnes, sans les ruées de gosses qui hurlaient les mercredis après-midi de printemps, les hordes de retraités en mal d’exercice physique et les trailers possédés par le diable de la course. Peut-être qu’au bout de quelques semaines elles se feraient un peu suer. A cet instant, j’eus la tentation de sortir de la voie rapide, prendre la tangente, m’échapper en chaussettes sur les sentiers. Pour ne pas déranger. Pour aller me réfugier dans les bras de la nature. Elle seule aurait pu me consoler.

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Or, la ville m’attendait. Ce que j’y fis ne vous regarde pas. Ce que j’y vis ? Peu ou pas d’habitants. Des boulevards déserts. Des magasins fermés. Des avenues dépeuplées. De derrière ma vitre, j’ai enfin vu quatre personnes. Espacées. Cela m’a fait un choc de réaliser que cela existait encore, les gens. Après, je suis repartie. J’ai retrouvé les routes sinueuses de la campagne. J’avais l’impression d’être en faute, d’avoir braqué la banque, que le magot était dans mon habitacle. Et que le magot, c’était moi. La chose la plus précieuse. Le trésor à préserver. Je n’étais pas en danger. J’ai respiré.

Sur les bas-côtés du bois, des milliers d’étoiles jaunes en forme de fleurs tapissaient les talus. Je m’attendais à voir se promener une petite fermière en sabots échappée d’un conte de Perrault. Le cheval blanc du prince ne devait pas être loin. Tout était tellement beau, tellement bucolique et parfait. Le vert tendre des prés, à croquer. Le blanc immaculé et cotonneux des arbres qui leur faisait des robes de mariée. Le jaune vif du tapis de chaque côté de la route. J’évoluais dans une douce illustration d’un livre d’histoires pour enfants.

Dans un village, j’ai cédé le passage à un chat auto-proclamé maître des lieux depuis qu’il en avait chassé les moteurs à coups de griffes. Ce chat-là ne se prenait pas pour n’importe qui. Je fis profil bas. C’était un jeu et j’aimais ça.

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Quand j’ai coupé le moteur de la voiture, je n’ai rien raconté à personne. Mais, ici, je vous le dis quand même : j’ai trouvé le ciel effrontément bleu, plus bleu que d’habitude, sans doute flatté outre mesure que les hommes s’en remettent à lui plus que de coutume. Je l’ai trouvé prétentieux et insolent de s’afficher ainsi dans toute sa splendeur juste au moment où les hommes ne voyaient de lui que des carrés depuis leurs appartements fermés. J’ai aussi songé au fait que certaines personnes n’allaient pas pouvoir toucher un arbre pendant des semaines, des mois et que c’était horrible de leur infliger cela. Et puis, j’ai aussitôt songé que certaines personnes n’avaient pas touché un arbre depuis des années, que peut-être ne l’avaient-ils jamais fait et que je les plaignais.

Maintenant que je vous écris, je me souviens d’une chose : la joie de voir la nature au repos, sans nous, seule à seule avec elle-même. Le clin d’œil qu’elle m’a fait. Apprends à me laisser tranquille, parfois. Je sais très bien vivre sans toi.


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