Inventaire indécent

Il y a des choses que l’on devrait taire, pour satisfaire la morale commune, ne pas choquer, rester dans les limites de la décence. Parfois, on n’ose pas, on ne dit pas. On ne voudrait pas être montré du doigt. D’autres fois, on ose, on dit. Et on assume de se faire jeter des cailloux, cracher au visage, critiquer, bannir. Alors, au risque d’être ostracisée, je vais vous avouer ce que moi je fais quand je suis confinée. Âmes sensibles, s’abstenir.

– Je ne mets plus mon réveil depuis le vendredi 13 mars, début de la période de télé-travail. Il m’a semblé que le président avait eu un éclair de génie en m’autorisant, le jour de mon anniversaire, à me lever quand j’en avais envie. Durant ma dure vie de labeur, j’ai vu s’afficher le chiffre 7, relativement raisonnable, le chiffre 6, déjà plus insultant et même le chiffre 5, totalement avilissant. Rythme de sommeil pourri, nuits trop courtes, départs dans la nuit, autoroutes déjà chargées à cinq heures et demie. Soirées écourtées et pourtant bien meublées. Se coucher fatiguée. Se lever écrabouillée. Aller contre son gré à une vitesse démesurée qui ne correspond pas à ses besoins physiologiques. Et encore, j’ai assez pour vivre. Imaginez-vous que des gens se lèvent à 4 heures pour des boulots de merde. Imaginez-vous qu’ils ne trouvent même plus de sens à tout cela. Imaginez ce que ça ferait de leur dire « lève-toi à l’heure que tu veux, à l’heure que tu peux, organise ton travail ». Je suis convaincue qu’ils ne seraient pas moins efficaces. Or, on préfère les contraindre. Eh bien moi, j’ai dit « fuck » à mon réveil. Je lui ris au nez. Et je me lève quand mon corps s’est suffisamment reposé.

grass-2597123_640

– Je m’habille comme je veux. Depuis ce même vendredi 13, j’ai rangé les tenues chics au placard, me suis définitivement passée de corset, ai préféré donner à mes gestes la liberté et l’amplitude dont ils avaient besoin. Je me balade en comme ça vient, en comme je l’entends. J’ai remisé les chaussures aux oubliettes et souris intérieurement chaque fois que j’entends « mets des chaussures, tu vas t’enfoncer une épine dans le talon ». Mais je suis une va-nus-pieds, moi, qu’on se le dise ! Je suis une manouche dans le sens noble du terme, une fille du vent et de la terre. Je vais sur l’herbe, sur les cailloux, sur les dalles, partout, dans le plus simple appareil pédestre. Nue des pieds et dans la tête. Enfiler des chaussures a toujours été pour moi un geste de domination. Tais-toi et marche. Moi, je marche à l’envie. Et je me chausse si je veux.

bride-3798157_640

– Je passe un temps fou à ne rien faire. Enfin, selon la catégorisation étriquée de ceux qui veulent qu’avant tout, on produise. Car en réalité je ne fais pas rien. Quand je suis assise à observer le ciel, à écouter les oiseaux, à leur parler, à étudier leur comportement, à regarder l’herbe pousser millimètre par millimètre, à respirer le vent, je ne fais pas rien du tout. Au contraire, permettez-moi de vous dire que je suis très occupée. Je me ressource, voyez-vous. J’aide mon esprit à oublier les chaînes mentales qu’on lui inflige. Fais-ci, fais-ça. Des rapports, des comptes-rendus, des évaluations, des programmes, des notes et des jugements. La pression. Est-ce qu’on pourrait un jour prochain admettre que l’être humain a besoin des oiseaux ? Qu’il n’est pas une machine on-off, qu’on allume, qu’on éteint ? Laisser les gens causer aux moineaux, mon Dieu mais que c’est subversif, pense-t-on là-haut. Ils pourraient y prendre goût,  avoir des idées, rêver d’autre chose ! Mâtons les rêveurs ! Non, messieurs, ce n’est pas comme cela que ça se passe. Je persiste, l’homme a besoin des oiseaux. Qu’on le laisse observer et copier comment on tord les barreaux de la cage et comment on s’envole.

woman-2607563_640

– Je réfléchis. Oui, je pense. Je médite. Je construis des analyses. D’habitude, je n’ai pas le temps. Je n’en ai pas le loisir, comme on ne devrait pas dire. Penser est-il donc réservé aux dimanches ? Pendant cette période à l’arrêt, j’ai décidé de remettre mes convictions profondes au premier plan, de parler aux autres, de leur demander ce qu’ils en pensent, de construire une belle bande d’optimistes et de modificateurs de tendances. L’heure n’est plus à l’obéissance. L’heure est venue de penser par soi-même. De lire, de se cultiver, d’écrire, d’inventer ensemble de nouvelles aubes sur nos jours trop longtemps gris de routine et d’ennui. Oh, la vache, je pourrais être censurée pour ces mots ! J’adore !

Provocateurs de tous les confins, artisans rêveurs, semeurs d’espoirs, unissons-nous.

Ôtons nos chaussures, libérons nos pieds pour qu’ils nous montrent le chemin.

Cassons ces réveils qui nous contraignent. Imposons nos horaires.

Ouvrons nos cages. Demandons aux oiseaux de nous apprendre à voler.

Mettons au feu les contraintes et les obligations.

Bâtissons un monde à notre image. Manouche. Sauvage. Essentiel. Créatif. Beau.

Solidaire.

Soyons définitivement indécents.

person-690245_640


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s